Dans Vengeances, Marc, le narrateur, incarne entre mille autres choses une génération d'artistes bénie. Elle a atteint le succès dans les années 1980, et, même si ses créations commencent à tomber en lambeaux, elle est toujours au firmament plus de vingt ans après. Pas pressée de laisser la place à la relève : on est encore si jeune, aujourd'hui, à 50 ou 60 ans... Philippe Djian partage avec son personnage cette particularité d'avoir obtenu une reconnaissance publique et critique dès ses débuts. Il a publié son premier roman, Bleu comme l'enfer (Bernard Barrault, J'ai Lu) à 34 ans, en 1983, avant de devenir définitivement culte en 1986 avec l'adaptation - qu'il a toujours jugée sévèrement - de 37,2o le matin par Jean-Jacques Beineix. Mais, contrairement à son personnage, Djian a ouvert la voie à d'autres auteurs, plus jeunes, auxquels son exemple a permis d'accéder à l'écriture.

Revendiquant une forme d'orgueilleuse solitude dans le paysage littéraire hexagonal, il n'aime pas qu'on fasse de lui un chef de file. N'empêche. Son succès a autorisé l'éclosion de la génération suivante. Sa langue abrasive, son imaginaire dopé à la littérature et à la musique américaines, avec Raymond Carver et Lou Reedcomme références plutôt qu'Anatole France, son attention portée aux détails du quotidien doublée de son envie d'apprendre au lecteur à "traverser la rue", comme il le dit souvent... Avant lui, on n'avait jamais lu ça en France - et des pelletées de jeunes gens biberonnés aux mêmes influences n'attendaient que cela. Djian ne posait pas en "grantécrivain" intimidant, avec veste en tweed et imparfait du subjonctif. En sortant du cadre avec son étiquette d'"écrivain rock" collée au dos de son blouson de cuir, il a ouvert un nouvel espace pour ses cadets, les Michel Houellebecq, Vincent Ravalec, Virginie Despentes ou encore Olivier Adam... Des voix différentes, mais qui ont pour point commun de ne pas venir du moule littéraire traditionnel et de secouer le lecteur - qu'il aime cela ou pas. Ils partagent un même rapport désacralisé à l'écriture. De tous, Despentes est probablement la plus "djianesque". Au point qu'elle avait déjà imaginé, il y a sept ans, dans Bye Bye Blondie (Grasset, Le Livre de Poche), un personnage nommé Gloria, ex-punkette violente - mais moins que la société contre laquelle elle se révoltait. Une soeur aînée pour la Gloria de Vengeances. Voilà pourquoi Le Monde lui a proposé de lire le dernier roman de Philippe Djian.

Raphaëlle Leyris, Le Monde, 30/06/11