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Djian le puriste, par Virginie Despentes

 

Philippe Djian est un des rares auteurs contemporains dont on se réclame gratuitement - il n'y a aucun retour d'ascenseur à attendre d'un homme qui n'a même pas pris soin de devenir juré littéraire. Auteur français d'une soixante d'années, publié chez Gallimard, dont on sort les livres autour du printemps. Hors compétition. Reconnu. Et même attaqué. Après trente ans de publication, voilà qui n'est pas donné à tout le monde. Et qui, forcément, valide l'oeuvre.

Djian incarne le puriste du style contemporain, l'opposant aux partisans du roman français de l'Empire, qui imaginent qu'en s'appliquant à bien accorder les temps on devrait finir par s'exprimer avec la grâce de Paul Morand. Il est de ceux qui pensent que le moment n'est plus aux fioritures - qu'on ne peut plus écrire après Raymond Carver, Richard Brautigan et John Fante comme on le faisait avant Hiroshima.

La première phrase de son nouveau roman, Vengeances, plante son décor : "Les plus atteints étaient les plus jeunes, sans nul doute, ceux qui avaient une vingtaine d'années. Environ. Il suffisait de les regarder. Je l'avais réellement compris lors d'une petite réception chez nos voisins, quelques jours avant Noël. Lorsque mon fils de 18 ans, Alexandre, avait médusé, puis terrifié l'assistance en se tirant froidement une balle dans la tête. En s'effondrant sur le buffet." Ensuite, Marc, le père, s'écroule - assez méthodiquement.

Depuis Ça c'est un baiser (Gallimard, 2002, Folio no 4027), Djian creuse des tombes réservées aux enfants. Les jeunes filles sont retrouvées mortes dans un lit au petit matin, ou noyées, ou étranglées. Pas dans cette tradition de la fiction où l'enfant part jeune, dans un vacarme insupportable. Il s'agit toujours, ici, de disparitions molles. On voit bien qu'au fond tout le monde s'en fout, que ça pourrait continuer, il suffirait d'y mettre un peu du sien. L'absence est d'abord à peine perceptible, puis progressivement tout se condense autour d'elle, jusqu'à ce que toute la réalité s'engouffre dans ce trou béant. Les parents nourrissent des remords. Une culpabilité confuse, hirsute - colérique. Glissée dans les veines la poisse vous glace la peau de l'intérieur.

Avec Philippe Djian, depuis six romans, on avance vers le pire avec une lenteur telle que le mouvement en devient tendre. C'est presque une accolade. Morbide, mais familière. "Le monde se transformait vite. Nous n'avions guère de visibilité." Chez Kundera, on se demandait pourquoi une jeune fille portait des chaussures épaisses et plates pour un rendez-vous amoureux. Chez Djian, on se demande pourquoi les jolies filles se vomissent dessus dans le métro devant tout le monde, avant de se laisser glisser dedans (c'est dans cet état-là que Marc rencontre Gloria, l'ex-petite-amie de son fils suicidé, avant de lui proposer de s'installer chez lui). Les temps changent, on ne le répétera jamais assez.

Djian le répète, comme un thème : "Les plus atteints, il fallait se rendre à l'évidence, avaient à peine une vingtaine d'années", mais le roman tend à démontrer le contraire. La maturité est une décrépitude infecte. Egocentrés dans des dépressions abyssales, les adultes sont traîtres, défoncés, en descente, paumés, "les jouets de remontées et de redescentes fulgurantes". Ils se servent du vin, se frottent les gencives, titubent dans des couloirs d'hôtel, bavant de la mousse d'aspirine. On ne peut pas dire qu'ils comprennent très bien ce qui se passe, et encore moins qu'ils sachent comment faire pour que ça s'améliore.

Dans les trois derniers romans de Philippe Djian, les adultes perdent un enfant - au moment où il devient lui-même jeune adulte. Et ensuite, ils se cognent. Les dialogues sont sourds. De simples sons, émis d'un coma à l'autre. On ne se parle que pour s'éloigner. On ne partage rien, avec personne, sauf un verre, une ligne, une femme, un moment de baise, des bénéfices. Les seuls contrats qu'on se préoccupe encore de respecter sont passés avec la direction générale de la Poste. A ses débuts, la première pièce qu'a vendue Marc, artiste-plasticien, personnage central du roman, était une carte de toutes les fêtes qu'il avait ratées en ville parce qu'il devait garder son fils, recouverte d'une couche de résine. Sa carte des pères, à lui : des occasions manquées. "Songeant à ce petit monde que nous nous étions construit avec un soin méticuleux, depuis ce bar où je me trouvais jusqu'à nos avions, nos voitures, nos maisons, nos produits bio, nos cachemires, nos ordis, notre amour des marques... un petit monde pâle, convenu, étriqué, dérisoire. L'idée d'avoir consenti d'énormes sacrifices pour ça paraissait inconcevable, démentiel."

Si l'ambiance du roman était moins violente, on pourrait y voir la description d'un coup de blues de bobo, une crise de la cinquantaine, la peur de moins bander ou, pire, de devoir aller acheter ses coussins chez Habitat plutôt que chez Conran. Mais il n'est pas question d'un mec isolé qui se casse la gueule. Il est vite question de n'importe lequel d'entre nous, spectateur isolé et impuissant de l'effondrement général. La catastrophe était annoncée bien avant l'événement déclencheur. Difficile de cerner ce qui rend fou. La colère, peut-être. D'être parent, ou de ne pas réussir à l'être. Ou de savoir que c'est sans importance. De ne pas savoir rester tranquille. De ne pas pouvoir transmettre, d'avoir trop sacrifié. Que les fils grandissent et se mettent à baiser les filles que les pères convoitent - chez Djian, on n'est pas dans la haute bourgeoisie, un tas de tabous moraux persistent à empêcher les protagonistes de jouir de leur bonne situation. Le fils enfin mort, on peut consacrer tout son temps à le pleurer. Faute d'avoir été bon père, être bon veuf d'enfant. C'est la clef des derniers romans de Philippe Djian : pour exister ne serait-ce que sous la forme d'obsédantes silhouettes, les enfants doivent d'abord disparaître.

Ces disparus ne sont pas vraiment là pour représenter l'enfant. Djian ne se livre à aucune étude psychologique. Ce qui l'intéresse, c'est la perte définitive et évidente d'une partie de soi. Ou d'une partie de la réalité collective. La promptitude avec laquelle ça se débine. Quelque chose disparaît, sans laquelle on ne peut que se désintégrer. Si la filiation réelle n'intéresse pas tellement l'auteur, le fossé entre les générations se creuse de livre en livre. A quoi servent ces jeunes gens, semblent se demander les personnages, si on ne peut même pas leur en mettre un petit coup de temps en temps ? Gloria elle-même, fille négative comme Djian sait les créer, qui pourtant ne manquait pas de vitalité, s'amenuise et devient inerte une fois prise dans la toile des adultes.

Entre les deux générations, il n'y a rien de possible. Même la coexistence est un effort pénible. Une annulation réciproque des vitalités. Aucune tendresse. Que du désir. Et même pas de sexe. Dans Vengeances, pour que l'étau se resserre un peu plus strictement, on ne baise pas. On s'observe. De loin et en silence. Les femmes du roman qui veulent vraiment s'en prendre un coup resteront sur leur faim. "Nous nous sommes fixé cette règle, toi et moi, et nous devons nous y tenir. Et je crois que ce genre d'effort nous grandit", dit Marc à Anne, la femme de son agent. Il y a une jubilation qui traverse tout le livre, un émerveillement de se voir tout foutre en l'air, méticuleusement, point par point, bousiller tout ce qui peut l'être.

Virginie Despentes, Le Monde des Livres, 30/06/11