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Méprise . Une île, un homme, une femme, son ex-amante, leurs enfants… De déviances en défiances, «Impardonnables» met en scène des êtres aux destins irrésolus.

Malgré l’affiche, il n’y a aucun voyeur dans le film Impardonnables. Peu de paires de jumelles. En revanche, les acteurs sont filmés contre le mur, contre la mer, poussés les uns contre les autres à l’autre bout de l’horizon, proche et loin à la fois. C’est un artefact bien connu des photographes : l’utilisation d’une longue focale, presque un télescope qui, comme son nom l’indique, transporte le regard à distance. Au début, on ne sait que faire de cette longue-vue. Familiarité étrange, beaux effets de mise en scène.

Filature. C’est d’après un roman de Philippe Djian. Un écrivain, Francis (André Dussollier), loue une maison sur une des îles de Venise. La vraie, celle des Vénitiens, pas celle des touristes. On ne voit ni le Rialto, ni San Marco, juste des boutiques, des canaux, des dalles mangées par l’herbe. L’agent immobilier, c’est Judith (Carole Bouquet). Ils tombent amoureux comme on écrit un roman. Du coup, Francis ne peut plus continuer le sien. Autour de lui, deux enfants, qui ont pour essentielle caractéristique de faire défaut. Sa fille, qui disparaît au début du film. Et Jérémie, un jeune garçon désorienté qui sort de prison et le prend comme figure paternelle. Jérémie est le fils d’Anna Maria, qui fut l’amante de Judith. En outre, Francis se persuade que Judith le trompe. Il lui faut donc deux détectives. Anna Maria partira sur les traces d’Alice, la fille de Francis, et ce dernier paiera Jérémie pour prendre Judith en filature dans Venise. Les deux enfants ont des problèmes de sexualité. Alice exhibe ses amours physiques à son père en lui expédiant une vidéo porno. Jérémie, ombrageux asexué, a une forte tendance à casser du pédé.

Pendant ce temps-là, des poisons se nouent en arrière-plan, avec le personnage d’Alvise, dealer de luxe pour jeunes comtesses 2.0, dernier avatar d’une aristocratie faisandée ; tandis qu’Anna Maria, avec son visage clownesque, porte les ruines d’un passé cinématographique glorieux (l’actrice qui l’incarne, Adriana Asti, a joué des seconds rôles chez Visconti, entre autres). Dans le même registre, Téchiné fait rejouer à Carole Bouquet la scène du Mépris, de Godard, où Bardot met une perruque brune (sauf que là, c’est une blonde). Un peu plus loin, on apercevra d’ailleurs la statue du Poséidon du Mépris, elle-même piquée au Voyage en Italie, de Rossellini. Deux films sur des couples qui, lors d’une virée italienne, ne se comprennent plus.

Équation . Téchiné travaille sur le ténu, sur le fil des rapports entre les corps, qui valent presque chez lui pour toute relation : jamais de paraphrase psychologique, simplement l’espace des attractions et répulsions. Impardonnables est donc nécessairement irrésolu. Francis est traversé par les histoires des personnages qu’il rencontre, il tente de s’en saisir, de leur donner un récit (en faisant suivre Judith, en faisant enquêter sur Alice), mais ce sera en vain. Les choses et les personnes lui échappent. Il n’y a pas de drame. Ou plus exactement : qu’est-ce qu’un drame ? La mort advient à certains personnages, mais ce n’est pas une catastrophe, juste le point final d’une absence de sens qui ne se transforme pas pour autant en destinée. Equation pure d’une vie sans mystère, où l’absence du Dieu vient en aide aux héros.

 

Éric Loret, Libération, 17/08/11