L'écrivain et le surfer

12) J’hésite à retourner vers l’automne, vers la pluie et le froid. J’hésite.
13) Je frissonne déjà en apprenant qu’un adulte a battu à mort une enfant de 3 ans. Je claque presque des dents.
14) Ainsi, j’envisage d’aller m’installer au bord de l’océan, mais ce ne sera jamais assez loin. Alors autant penser à autre chose. Par exemple, j’aimerais avertir mon correcteur que je supprime les points d’interrogation. Que ce n’est pas un oubli. Lorsque j’étais plus jeune, j’avais déjà supprimé les points-virgules. C’est une obscure manie, chez moi, et on me l’a reprochée. Même topo pour le point d’exclamation.
15) Ma fille emménage. Il est beaucoup plus facile aujourd’hui d’ouvrir un compte aux îles Caïmans que de louer un studio en banlieue. Comment avons-nous pu inventer un monde aussi stupide - ici, le point d’interrogation rebiquerait la phrase vers le haut telle une lame de parquet après inondation et franchement qui aurait besoin de ça. Delenda carthago.
16) J’apprends que l’on peut faire pousser des tomates sur une pomme de terre. J’en ai le souffle coupé. J’ai envie de sauter sur mon bureau et danser jusqu’à épuisement. Mon bureau : deux tréteaux, un panneau mélaminé. Un siège de coiffeur Franck Provost, recouvert de Skaï. J’ai dit à mes élèves : «Voilà la vérité. Voilà ce qui vous attend. Sans la sueur ni les larmes, c’est entendu.» Mais je ne leur ai jamais caché que le boulot était formidable au bout du compte - tout simplement inimaginable, indicible. L’écrivain est une sorte de surfer, un obsédé, un mordu. Il se lève le matin et regarde l’horizon. Fixe l’horizon. Il écoute. Il se tient prêt. Il est totalement libre. Il porte un kimono de soie et fume tandis que l’autre a enfilé sa combinaison Néoprène et baigne dans la sueur. Mais ils ont beaucoup de choses en commun. Il y a aussi cette idée de la glisse, en littérature, du contrôle, de l’équilibre, des figures. Écrivain est le plus fantastique métier que je connaisse - bien que la retraite ne soit pas énorme. Je n’ai jamais voulu être pompier, non plus.
17) Archéologue. J’y ai pensé, il y a longtemps. Découvrir des civilisations. Ouvrir des tombes. Creuser. Je regarde Planète +. J’ai vu qu’ils ont découvert d’étranges momies en Chine. Bizarres, à la peau encore molle, aux articulations encore souples, enterrées depuis la nuit des temps. Quand on leur ouvre le crâne, la cervelle semble presque vivante, on a l’impression que leur âme est encore là. Néanmoins, on attrape la chose avec des pinces et on la découpe en tranches. Je me demande quel genre d’archéologue j’aurais fait. Peut-être aurais-je fini sur la plage avec un détecteur de métaux ou dans un bistrot minable des faubourgs du Caire, et rien de plus. Tandis qu’écrivain je peux rester chez moi et garder les mains propres. Rester cloué au lit avec une toute petite migraine de moineau.
18) Je suis assez content que le Moyen-Orient ne se soit pas embrasé. Il n’aurait plus manqué que ces saloperies nous pètent au nez. Les morts dans les rues, les villes désertes, pulvérisées au sarin, le silence, vous imaginez un peu. Je ne sais combien de milliers de tonnes de poison violent prêts à s’envoler dans les airs. Avec un kilo déjà, on en tue beaucoup. Vous imaginez un peu. Avec une seule poignée. Martin Amis, qui est l’un des meilleurs écrivains qui soit, a parlé de cette vie en compagnie de la bombe atomique. La menace biologique n’est pas plus réjouissante, Martin, je vous prie de me croire, mon vieux. Il m’arrive de me réveiller oppressé, de fermer les fenêtres en plein été, de remplir ma baignoire, etc. je ne vous apprends rien. Vous imaginez s’ils nous envoient le typhus - ici, le point d’interrogation n’encourrait que mépris de notre part. Vous imaginez s’ils nous envoient le choléra.
19) Depuis qu’il est admis que le point-virgule est une horreur d’un autre temps, on respire un peu. Remplacer le point-virgule par une virgule aère un texte, le délie, le déhanche, l’ondule. Bien sûr. Bien entendu. Mais c’est avant tout une attitude, une manière de regarder vers un monde nouveau, une manière de s’affranchir. D’affirmer un espoir. De montrer qu’on écoute. Me débarrasser du point d’interrogation m’a fait un bien fou, quoi qu’il en soit. On aurait dit une promenade en montagne un matin d’été, dans l’air vif. Yodlant, rêvant d’une bonne cigarette, buvant du lait à même le pis des vaches.

 

Philippe Djian, Libération, 12/10/13