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En janvier 2010, la prestigieuse revue littéraire NRF publiait pour la première fois de sa longue histoire (cent ans) un dossier consacré à la bande dessinée. On pouvait y lire un entretien entre Philippe Djian et Jean-Philippe Peyraud consacré à l’adaptation. La rencontre avait eu lieu dans un café parisien, quelques temps avant la parution d’Incidences, le dernier roman de Philippe Djian chez Gallimard. À l’occasion de la parution de Lui, nous vous proposons un extrait de cet entretien...

Pas le temps de mettre le magnétophone en marche qu'une première remarque arrive : «je me suis bien amusé à la lecture des pages, je ne me souvenais pas que c'était si drôle». Tout est peut-être dit là : le travail d'adaptation d'un texte en bande dessinée consiste peut-être à surprendre tout le monde, y compris son auteur d'origine.
Lui raconte l'histoire d'un type un peu spécial, et qui visiblement a des liens avec le personnage principal de son prochain roman.

Philippe Djian :  Je suis à dix pages de la fin de mon nouveau roman. L'histoire d'un homme qui a de sérieux problèmes parce qu'il y a beaucoup de gens qui meurent autour de lui. Apparemment, il ne comprend pas pourquoi.
Alain David : C'est un personnage assez proche du personnage de Lui ?
Ph. Djian : Je parle de gens assez bizarres, mais qui parviennent, en même temps, à mener une vie relativement normale. Et c'est bien sûr leur vie «relativement normale» qui m'intéresse - et laisse peut-être une chance de voir où le mal et la souffrance affleurent.  Par exemple, mon nouveau personnage est professeur de «creative writing», ce qui me permet à la fois de parler de choses qui me sont chères et d'observer cet homme dans sa vie de tous les jours, de voir quel genre d'équilibre il a pu mettre en œuvre. Comment fait-on pour être sensible à la littérature quand on est une espèce de monstre ? Tomber amoureux peut-il sauver de quoi que ce soit ? Ce genre de questions. Bien que l'important soit ailleurs, bien entendu, au moins pour ce qui me concerne. Je pense que la mélodie est plus impor-tante que les paroles. Les plus grands l'ont démontré — toujours selon moi. C'est dans cette direction qu'il faut chercher. Il n’y en a pas d’autre.
A.D : N’écris-tu que pour des «convertis»?
Ph. Djian : La littérature est un travail de solitaire, mais il est destiné au plus grand nombre. On ne peut pas se satisfaire d’une poignée de lecteurs, fussent-ils les meilleurs. Etre l’écrivain d’une minorité ne m’intéresse pas — ça ne justifierait pas que j’y consacre ma vie.
A.D : Revenons à Lui. Tu avais déjà pu lire le découpage complet de l'album, dessiné au crayon. Quelle a été ta réaction à la lecture des premières pages encrées ?
Ph. Djian : Je me suis demandé si cela resterait en noir et ou s'il y aurait de la couleur. J'avais déjà aimé l'étape précédente (les crayonnés).  J'aime beaucoup en noir et blanc. Mais comment cela se passe-t-il exactement, Jean-Philippe ? Comment t’y prends-tu au juste ?
Jean-Philippe Peyraud : J'ai découpé et dessiné entièrement au crayon le texte de la pièce. Contrairement à mes travaux précédents, je n'ai pas fait de story-bard, j'ai crayonné directement. C'était un gros boulot de mise en scène. Tout se passe autour d'un canapé sur 175 pages ! J'étais vraiment lessivé. J'ai eu besoin de prendre du recul et j'ai réalisé un album avec Marc Villard. Je me suis remis à l'encrage  récemment  avec une énergie renouvelée. Cette pause a vraiment été bénéfique.
On voit bien à l'encrage que le dessin devient de plus en plus réaliste. Certains pensent que je suis passé d'un registre humoristique à un registre plus réaliste dès lors qu'il s'est agi de travailler sur un texte qui n'était pas de moi. C'est plus compliqué que ça. Quand j'ai étudié le texte, j'étais persuadé d'aller vers quelque chose de très stylisé. Un huis clos, 4 personnages dont 3 femmes hyper stéréotypées, tout était réuni pour aller vers quelque chose de très abstrait. Et en dessinant, ce trait «réaliste» s'est imposé, très naturellement. J'en suis le premier étonné… Pour être tout à fait franc, après avoir laissé de côté ce projet plusieurs mois, je craignais un peu de ne plus aimer mon découpage et de tout refaire - crainte partagée par mon éditeur !- . Mais je n'ai fait que quelques modifications mineures comme re-designer l'appartement ou ajuster quelques plans. Il y aura ensuite une étape couleur et lavis, pour certaines scènes uniquement. Pour la couleur, je cherche encore la solution la mieux adaptée à la complexité du récit.

Ph. Djian : Tu as choisi les passages du noir et blanc à une mise en couleur pour aborder  les différents niveaux de lecture et je je trouve que c’est réussi, subtil et léger. C'est une chose à laquelle je pensais en écrivant la pièce — et bien sûr,  je ne savais pas qu'elle serait adaptée en bande dessinée —, mais je voulais que ce soit au metteur en scène de se débrouiller, de m’étonner, de trouver des solutions que moi, en tant qu’écrivain, je n’avais pas à trouver. Ainsi, je n'ai presque pas donné d'indications de mise en scène. J'en avais parlé avec Luc Bondy — au départ, c'est lui qui devait adapter la pièce au théâtre mais ensuite on a écrit un film Ne fais pas ça et il est passé à autre chose. Mais Luc m'avait dit : Moins il y en a, mieux c'est ! J’ai retenu la leçon. D’une manière générale, un écrivain n’a jamais besoin du talent des autres. Or c’est un vrai plaisir que d’y recourir — et parfois même une révélation.
A.D : Je pense que c'est ce qui a plu à Jean-Philippe en lisant la pièce. C'est un texte difficile à lire, mais qui laisse la place à l'imagination d'un autre créateur, qu'il soit dessinateur ou metteur en scène.
J.P. Peyraud : J'ai toujours trouvé qu'il y avait plus de similitude entre la bande dessinée et le théâtre qu'avec le cinéma. Mes scenarii sont écrits à la manière des pièces de théâtre, une continuité dialoguée avec très peu d'indications techniques. L'adaptation de Lui a été plus simple que celle  de  Mise en bouche où j'ai dû composer avec des ellipses. J'ai choisi de rester au plus près du texte en ne perdant pas de vue sa destination première (le théâtre). J'ai gardé les personnages dans l'appartement, en respectant le huis clos. Le thème de l'enfermement est quand même au cœur de cette pièce. Avec la repentance, récurrente dans l'œuvre de Philippe. Les personnages passent d'une pièce à l'autre, mais ne sortent jamais. Les rares vues de l'extérieur  rythment les chapitres. Le jeu de couleurs tiendra lieu de jeu de lumière. Il y a par contre des scènes très violentes dont je me demande comment un metteur en scène de théâtre s'arrangerait…
Ph. Djian :  Encore une fois, Luc Bondy souhaitait la pièce la plus simple possible. Sans compter que plus il y a de tableaux, plus il y a de décors, plus c’est difficile à monter. Trois personnes dans une pièce, c’est parfait. Il faut juste les faire parler un peu.
J.P. Peyraud : J'attache énormément d'importance aux dialogues. Travailler sur ceux de Philippe est un vrai plaisir. Pour Mise en bouche, j'ai mis un point d'honneur à ne pas y toucher. J'ai dû rajouter un «non» là où Philippe faisait hocher la tête à son personnage. Les limites du dessin…
A.D : En proposant Lui à Jean-Philippe, tu pensais qu'il accepterait de l'adapter.
Ph. Djian : Cela ne s'est pas passé ainsi. Je lui ai dit que j'avais écrit une pièce et il a demandé à la lire. Franchement, je ne pensais pas qu'il le ferait. Je suis donc très heureux qu’il soit parvenu à conduire ce projet à son terme, très heureux qu’il ait donné une suite à notre collaboration.
J.P. Peyraud : Nous parlions justement des similitudes entre le théâtre et la bande dessinée quand Philippe m'a annoncé qu'il allait publier le texte de sa pièce. Djian qui écrit pour le théâtre, j'étais curieux de lire ça ! La première lecture m'a décontenancé. Tout son univers était présent mais comme amplifié. L'humour, qui est toujours présent dans son œuvre, y est beaucoup plus noir. Les personnages de femmes fantasmés par le héros sont hyper typés : l'infirmière, la femme fatale, la voisine qui n'a pas froid aux yeux et en même temps, ce sont des personnages beaucoup plus complexes que ça… Le théâtre, comme la bande dessinée permettent l'excès, l'effet loupe, la caricature. C'est peut-être ce qui m'a poussé à ne pas en rajouter graphiquement, à aller vers le réalisme. Ça ne m'étonne pas que l'on retrouve quelque chose du personnage masculin dans le prochain roman de Philippe. C'est un matériau tellement riche !
A.D : Tu as pensé qu'il était fou de vouloir essayer ?
Ph. Djian : J'ai surtout pensé que c'était les éditeurs de Futuropolis qui étaient fous. Il y avait un challenge pour Jean-Philippe, je trouvais que c'était gonflé de sa part, mais la folie était plutôt de votre côté (rires). Si cela ne se vend pas, c'est toujours désagréable, en particulier pour l’investisseur.
A.D : Pour les auteurs aussi.
Ph. Djian : Admettons. Si tu y tiens.

Source

(Propos recueillis par Alain David)