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En quelques années, l’auteur de « 37°2 le matin » est passé du blouson noir à la blanche de Gallimard. Dans « Oh… », il raconte une histoire d’amour comme on en trouve que dans les romans de Philippe Djian. Donné favori du prix Médicis, il revient sur la genèse de son livre et sur les malentendus à son égard.

 

On l’a habillé en écrivain rock (à cause d’un blouson en cuir), requalifié en Cendrars moderne (il aurait voyagé), traité d’auteur « populaire » (parce qu’il écrit lisiblement et se tient à l’écart des coteries), ou d’auteur américain (son goût pour Salinger, Hemingway...). Cette année, alors qu’il s’engageait pour la première fois dans la course aux prix littéraires, on a tenté de le rhabiller en provocateur de saison – certes, son roman joint un viol à une histoire d’amour, mais avec quelles nuances, et par quels détours !

Vous insistez souvent sur le primat de la langue sur l’histoire. Comment est né le personnage de Michèle ? A-t-il surgi de l’écriture ?

En fait, lorsque j’écris cette première phrase, « Je me suis sans doute éraflé la joue », je ne sais pas encore que c’est une femme qui parle. Cette phrase me vient, et j’essaye d’y réfléchir. Je me dis que ça ne peut pas venir d’un homme et je m’achemine vers Michèle. À ce moment, je ne sais même pas si elle va parler un paragraphe ou tout un livre… Je ne sais pas pourquoi elle est tombée et se retrouve à terre. En fait, j’ai l’impression que c’est la langue qui induit l’histoire, et que l’histoire se révèle d’elle-même. Quand j’écris, je sens que l’écriture est en train de construire l’histoire. Qui n’est pas une histoire de viol : le viol, c’est ce qui déclenche le roman.

Justement, au début, le lecteur est en empathie complète avec Michèle. Puis certaines réflexions qu’elle adresse à son fils, quand elle lui fait remarquer que son futur enfant aura deux pères, ou à sa mère, lorsqu’elle ridiculise ses désirs de mariage…

Je ne lui donne pas le beau rôle quand elle dit à sa mère « Tu es grotesque ». Mais en fait, Michèle est très proche de sa mère, et cela se verra plus tard. De même avec son fils, ou son ex-mari : elle peut en parler durement mais il y aura des moments de grande affection. J’aime bien cette idée que les gens soient doubles et cela rejaillit sur mes personnages. Michèle couche avec le mari de sa meilleure amie. Est-ce que ça rend leur amitié moins pure ? Je demande : qu’est-ce que l’amitié ? J’aime cette idée que Michèle se pose toujours des questions. Certains lecteurs l’ont jugée froide, en fait, elle porte une espèce de carapace.

Elle vit aussi une histoire d’amour très ambiguë…

Plusieurs critiques ont écrit que je racontais l’histoire d’une  femme amoureuse de son violeur. Non ! À ce moment de l’intrigue, Michèle est seule, rencontre un type sympa, il se trouve que ce type lui plaît, elle ne fait pas tout de suite le rapprochement avec son agression. Puis, quand elle sait, bien sur qu’elle ne peut envisager de vivre le parfait amour avec son violeur : elle a viré son mari à cause d’une claque. Disons que son histoire ressemble à celle de quelqu’un qui veut maigrir et mange les derniers carrés de chocolat. Et chez elle, cela fait suite à une réflexion… C’est une histoire particulière, qui ne parle pas du viol en général, et n’implique pas n’importe quelle femme. Michèle est quelqu’un qui a réussi à se réaliser. Elle a fondé sa maison de production. Elle commande à des hommes… Et comme on me l’a reproché, elle ne va pas porter plainte. Peut-être parce qu’elle ne veut pas aller raconter cela à des gens qui ne la comprendront pas.

Vous dites souvent que la littérature est utile. En quoi l’est-elle ?

J’ai toujours pensé que toutes les histoires ont été écrites. Une question d’âge et de point de vue. C’est par la langue que la littérature propose une vision du monde, qu’elle nous apprend à considérer les choses selon une autre perspective. Je dis souvent que Raymond Carver m’a aidé à traverser la rue, et c’est vrai. Une fois que vous avez été fécondé par certains auteurs, vous ne regardez plus le monde de la même façon. Et vous traversez différemment la rue.

Justement, vous évoquez souvent les écrivains américains, et votre biographie, comme souvent la leur, relate vos multiples petits boulots. Faut-il une certaine expérience de la vie pour la considérer sous un angle inédit ?

Sans doute, mais je vous arrête tout de suite : ce truc des petits boulots, c’est de la légende. Après le lycée, je me suis inscrit en fac de lettres et je suis parti assez vite en voyage. Tous ces petits boulots, c’était quand j’étais en fac et au lycée, l’été, pour me payer des vacances, comme le fait n’importe quel étudiant. On me dit que j’ai été plombier, en fait, j’ai refait la plomberie d’une maison en ruines dans les Corbières et bien sûr, je me suis renseigné sur le sujet mais je n’ai jamais été plombier professionnel. Certes, je me réfère parfois à ces travaux dans mes entretiens : monter des murs, refaire une plomberie, cela vous apprend la patience et à ne pas laisser trop de bordel derrière vous. 

Et votre boulot de magasinier chez Gallimard ?

Oui… Un mois, en juillet. De même l’histoire de mon premier recueil de nouvelles Cinquante contre un, que j’aurais écrit dans une guérite d’autoroute. Effectivement, à l’époque où je l’ai envoyé, je travaillais au péage à la Ferté-Bernard, mais j’étais un occasionnel  et je n’y ai travaillé qu’un mois ! De même l’histoire de l’écrivain rock, venue au moment d’une petite bagarre entre critiques : certains critiques rock cherchaient un écrivain rock, et je portais un blouson de cuir, alors… Tout ça s’explique aussi parce que Bernard Barrault, mon premier éditeur, a publié mes trois premiers livres avant de me rencontrer.  Du coup, on a même pensé que c’était Gérard Guégan qui écrivait à ma place. De là cette imagerie un peu folklorique.

 

Alexis Brocas, Evene.fr, 05/11/2012