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Tour à tour controversés et encensés, les deux écrivains stars abordent dans leur roman des tabous universels. Dimension autobiographique ou pure fiction, leur lien intime est la littérature, absolue nécessité, absolue libération.

Improbable. Très improbable ! Que peuvent bien avoir en commun Philippe Djian, un Ostrogoth dans un champ de bluettes, grizzli viré féministe flaubertien (« Michèle qui vous dit merde, c’est moi ! ») dans son roman Oh… (1), et Christine Angot, l’intransigeante, vitupérante et fascinante femme qui explose la rentrée littéraire 2012 avec Une semaine de vacances (2), roman sur la domination sexuelle et sociale ?  La réponse est venue au bout de quelques minutes ponctuées de rigolades complices : Angot, 53 ans, et Djian, 64 ans, ont en commun une joie et une souffrance, un absolu et une inquiétude : la littérature est la chose la plus importante de leur vie. À partir de ce socle commun, on peut s’entendre... Démonstration.

Madame Figaro. – Vous n’avez jamais accepté de dialoguer pour un journal...
Philippe Djian. – En temps normal, j’évite ce genre d’entretiens croisés avec un collègue, c’est toujours artificiel, mais Christine et moi, on s’entend bien. Et puis nous sommes les deux écrivains sulfureux de cette rentrée littéraire ! Mais c’est sa langue qui est provocante, pas le reste !

Madame Figaro. - Vous lisez-vous mutuellement depuis vos débuts ?
Christine Angot. –
Moi, il n’y a personne que je lise depuis le début !

P. D. – Elle est trop jeune ! (Ils gloussent !)

C. A. – Et je crois qu’il n’y a aucun auteur dont j’ai lu toute l’œuvre.

P. D. – Bien sûr que je lis les romans de Christine depuis le début mais je suis beaucoup plus vieux qu’elle !

Philippe, pourquoi avoir joué le jeu de la rentrée littéraire ?
P. D. –
Pour voir ! Et pour agir ! Il m’a semblé qu’il était plus facile d’agir à l’intérieur du système plutôt qu’à sa lisière. Si je veux pouvoir faire passer mes idées, expliquer ce que c’est que la langue, j’ai plus d’impact en participant à la rentrée littéraire en un mot !

Donc, les prix et tout le folklore sont secondaires par rapport à votre combat ?
P. D. – Oui. La seule chose qui prime en littérature, c’est la langue. Pas la psychologie des personnages, les histoires, tout ce fatras éculé tenu pour essentiel par les petits marquis du roman français, mais la langue ! Et cet automne, voilà trois écrivains qui arrivent avec une langue : Christine, Modiano et moi-même, car j’ai la faiblesse de penser que je travaille la langue.


C. A. – Tout le monde revendique le travail sur la langue. Je préfère le mot « littérature » au mot « langue ». La langue aboutit à la phrase. Cette phrase, elle sert à dire quelque chose. La langue, ça pourrait être une affectation, un esthétisme creux, si elle n’était chevillée au réel, regardez comme elle est belle, ma virgule ! Le côté poseur ! Alors que nous sommes là, des choses nous entourent, des émotions personnelles, collectives ou universelles : comment vais-je me débrouiller, moi, avec une phrase pour dire ce qui est autour de moi ? La langue, c’est un résultat, ça ne peut pas être un objet ; ce qui compte, c’est comment dire ce qui est là !

P. D. – Je pense exactement la même chose ! Ce qui m’a fait tenir pendant trente ans, c’est des écrivains qui arrivent à mettre le monde dans une phrase. Carver, Kerouac. Christine, c’est pareil. Le monde tient dans une phrase. Je crois que la langue, c’est un sacrifice. Au sens de la livre de chair que l’on s’arrache lors de l’écriture. C’est bon quand il y a de la souffrance, car ça veut dire que vous ne cherchez pas le confort. Je pourrais faire une belle phrase, mais je saborde et je mets un « etc. » pour créer l’inconfort fécond. C’est un don fait à l’autre, à toi, lecteur, et à moi-même.

C. A. – J’ai envie de revenir sur quelque chose que les gens n’arrivent pas à comprendre : c’est en effet un sacrifice du moi qui permet d’arriver au Je du livre.


Tout le malentendu autour de vous réside dans cette différence, tout ce qu’on dit, le tout-à-l’Angot de Christine Ego par exemple ?

C. A. – C’est normal qu’il y ait ce malentendu. Je parle de ce dont tout le monde parle – le sexe, le racisme, l’esclavage –, mais pas selon les figures ni la partition imposées, pas quand j’écris. Dans la vie, je fais comme je peux. Mais dans les livres, ce ne sont pas les codes sociaux du langage qui doivent s’appliquer. Dans les livres, ces codes doivent céder la place à autre chose. La langue du livre est différente de celle du récit social, très différente.

P. D. – Je crois qu’il faut redéfinir et redonner à l’écrivain sa place dans la société.


C. A. – Ah non, personne ne la lui donnera, on ne doit pas la lui donner, l’écrivain doit la prendre, celle qu’on lui donne n’est jamais la bonne.

P. D. – On remplit les librairies avec des conneries ! La langue, c’est quand même l’outil pour comprendre le monde ! Si vous donnez un outil éculé, une langue de petits marquis dix-neuviémistes, comment voulez-vous comprendre le monde d’aujourd’hui, en gratter la surface pour le décoder ?

Vous abordez des thèmes très proches dans vos deux romans : le viol, l’inceste ?
P. D. – Christine écrit sur l’abus sexuel, la violence de la domination. Moi, je parle d’une femme qui, après un viol, se relève, balaie tout et renaît à elle-même.

C. A. – Nos livres montrent que dire est possible en dehors de l’injonction sociale. On ne peut pas espérer quoi que ce soit de la parole en société.

P. D. – Je trouve que le territoire de ce qui est possible d’aborder en littérature se restreint dangereusement. Quand j’ai écrit Vers chez les blancs, j’ai employé la pornographie, parce qu’on ne pouvait plus utiliser l’érotisme qui est un mensonge, on y cherche la complicité avec l’autre.
Moi, je ne cherche pas la complicité avec le lecteur. La pornographie va droit au but, c’est plus propre, plus sain.

C. A. – Le problème de l’érotisme, c’est que c’est un décor. Dans la pornographie comme dans l’érotisme, la situation sexuelle est stylisée, cachée ; les mots, complices, médicaux ou vulgaires, servent à ignorer qu’il y a la pensée particulière d’une personne dans le corps qui est montré. Je ne décris pas les choses comme ça, il y a trop de mots qui maquillent les choses. Christine, beaucoup de journalistes hommes ont dit à propos de votre roman : « On ne peut pas aimer ce livre. » Cette façon de dire vous frappe ?
C. A. –
C’est comme s’ils confondaient le livre et ce qui s’y passe. Ils n’arrivent pas à dire qu’ils l’aiment, comme s’ils craignaient que leur plaisir de lecture ne passe pour un plaisir sexuel ! Mais ça veut peut-être dire que, depuis toujours, ce sont les hommes qui se chargent de réaffirmer l’interdit de l’inceste. Quand un critique écrit son papier sur le mode « c’est un livre fort mais pas aimable », il est peut-être tout simplement en train de réaffirmer l’interdit de l’inceste !

Qu’est-ce que vous avez pensé du roman de Philippe ?
C. A. – Il montre bien que les choses ne sont pas univoques, que tout est complexe. D’ailleurs, il faut que les femmes cessent une seconde de penser que les hommes sont des brutes épaisses et elles super douces et fines, car il y a plein de cas où la perversion est du côté des femmes !

P. D. –
Les gens disent de mon héroïne, Michèle, « C’est quoi cette bonne femme qui ne va pas porter plainte après son viol, mais pense à faire à bouffer à son fils ? », comme si ça n’était pas crédible. Mais c’est comme ça, la vie ! Des priorités surprenantes tout le temps.

Philippe, il paraît que la compagnie des hommes vous fatigue...

P. D. – Oh là là ! J’ai dit ça et, depuis, je suis assailli par des hommes qui me disent « Honte à vous ! » Mais c’est mon droit ! Les hommes m’emmerdent, le foot m’emmerde, mais les femmes, pas du tout ! Michèle évolue au milieu d’hommes qui sont tous à côté de la plaque. Oh..., c’est aussi une amitié profonde, sororale entre deux femmes qui travaillent ensemble et qui pourraient bien inventer une cellule aimante avec ou sans sexe. C’est ouvert, tout est possible.

C. A. – Dans Une chambre à soi, Virginia Woolf dit un truc comme « Incroyable, je lis un roman dans lequel une femme est le personnage principal », puis elle continue : « Incroyable, je lis un autre roman où une femme aime une autre femme ! » Elle trouve ça subversif, ça l’inspire, ça la passionne. Hélas, Woolf n’a pas vécu assez longtemps pour lire le roman de Philippe, où il se met carrément dans la peau d’une femme qui pourrait vivre avec une autre femme ! À propos des malentendus sur les écrivains, il y en a aussi un sur Philippe ! Est-ce parce qu’il porte un blouson de cuir et des bottes que, quand on parle de sa langue, de son fameux style, les gens le résument à un style baroudeur, rock, à la hache, brut. Moi, je trouve que sa phrase est une phrase en dentelle ! Elle est pesée, nuancée, le contraire d’une écriture à la truelle !

Ça vous fait plaisir ?

P. D. – Oui, venant de quelqu’un qui travaille le même matériau que moi, qui s’astreint au même artisanat !

C. A. – Philippe parlait au début du sacrifice, de la souffrance liée au travail, mais on est heureux ! Arriver à dire quelque chose, faire se rencontrer les mots et les choses, c’est ça qui rend heureux ! Arriver à le dire contre la partition dominante, celle qui noie le poisson, qui est sans nuances, donc fausse, ça me rend heureuse.

Vivre quelque chose, c’est forcément expérimenter les mille nuances de la vie, et écrire, c’est rendre justice à toutes ces nuances. Quand vous écrivez, c’est violent, car vous allez contre le faux. Écrire comme ça, c’est se sentir en accord avec une sorte de contrat qu’on a passé avec, pardon Philippe, Dieu !

P. D. –
Carrément... Dieu ?


C. A. – Allons-y, je lâche ce mot, mais c’est vrai, c’est par là que ça se situe.


Justement, la première phrase, elle sort d’où ? Elle est méditée, dictée ?
P. D. – Moi, quand j’écris « Je me suis sans doute éraflé la joue », je ne sais pas d’où ça vient. Vraiment. Tu as parlé de Dieu, Christine, donc je peux parler de miracle. Un petit miracle. Quand j’écris ça, j’ai une confiance absolue dans la littérature.


C. A. – Tu as dit « absolue » ? Vous avez entendu ? On est dans une période où l’on fait passer Dieu pour un objet de sociologie, donc d’opposition et de paranoïa, mais moi, ça m’intéresse bien d’utiliser le mot « Dieu » comme une référence à la Providence, au miracle, à quelque chose de positif, à l’absolu !

P. D. – Vous voyez, avec Christine, on est d’accord sur l’essentiel.

C. A. – Oui. On ose dire, lui comme moi, que ce qu’il y a de plus important dans nos vies, c’est l’écriture. Une amitié avec quelqu’un qui partage cette dévotion-là, comme Philippe, c’est...

P. D. – (Il la coupe.) C’est un miracle !