Libération, 14/09/13

"1) La voix de Laura Marling quand elle chante I Saved These Words For You. Je ne sais pas. Elle réduirait une muraille en miettes, non ? Je l’écoutais, l’autre soir, seul, dans la pénombre, et je me tenais aux accoudoirs de mon fauteuil. L’air tiède emplissait mes poumons. J’étais sidéré par l’effet qu’elle produisait sur moi. Je l’écoutais en boucle et elle m’électrisait littéralement. J’étais resté amoureux de PJ Harvey durant des mois, fin 1999, ou encore de Wendy McNeill après la sortie de son premier album.

2) Fin d’été 2013. J’hésite entre stocker des bonbonnes d’eau ou de l’alcool. Je suis content d’avoir arrêté de fumer. C’est un souci en moins. J’ai téléchargé une centaine de livres et j’ai au moins trois mille albums dans mon téléphone. J’ai des tonnes de films à portée de la main. Je préfère être aujourd’hui qu’hier, si vous me le demandez. Au cas où nous rentrerions en guerre.

3) Je ne savais pas si ce garçon était un débile profond ou s’il plaisantait mais il a bien collé son œil grand ouvert au goulot d’une bouteille de vodka et renversé la tête en arrière. «Histoire de se bourrer la gueule un peu plus vite», me dit-il. J’ai opiné.

4) Des vautours fauves ont tourné longtemps au-dessus de la maison, ce matin, portés par le vent d’Espagne. Puis on apprend qu’un train a déraillé près de Compostelle, il y a une vidéo de l’accident. On nous passe des images de désespoir et de douleur humaine. On nous passe les mêmes images des dizaines de fois, ad nauseam. Et maintenant, ils sont au-dessus de la Rhune.

5) Comment ne pas parler de la rentrée littéraire. Comment moi, un écrivain français, pourrais-je me dispenser d’en parler ? Alors que j’en mouille d’impatience et d’excitation, pardon, mais le fait est que me voilà croisant les jambes et me tortillant sur mon siège.

6) Des gens se fient aux drapeaux, aux palaces, aux discothèques, aux sauveteurs. On aimerait vivre dans leur monde, quelquefois. On aimerait croire à toutes ces choses. Voilà. Se jeter sur le sol et grogner.

7) Elle dit : «Oh, écoute, nous devons en parler.» De la pièce à côté, il répond : «Non, pas question. J’aimerais que tu me laisses travailler. Laisse-moi me concentrer.» «Tu vois comme tu es. On ne peut pas parler. Tu refuses.» Il se penche en arrière sur son siège. «Pas du tout. Mais pas là. Pas maintenant. Ne faisons pas d’un rien une montagne. Ce genre de chose arrive. Il n’y a pas d’explication à donner, ce n’est pas grave du tout, mes sentiments pour toi sont toujours les mêmes. Tu entends ce que je te dis. Ne te fais pas de bile à ce sujet. Tu es toujours numéro 1 dans mon cœur.» Aujourd’hui, j’ai eu envie d’écrire un roman qui commencerait de cette façon. Et puis non. Je préfère prendre quelques vacances de plus. D’autant que la guerre annoncée recule. Obama a trouvé indécent l’emploi d’armes chimiques contre la population civile. Indécent. Tout à fait. C’est le mot que je cherchais.

8) J’ai dormi tout l’été dans une chambre qui sentait le chien crevé - et aussi dans une autre que j’avais aspergée d’un puissant produit antirampants à la puanteur indicible, tenace. Mais rien n’a tant perturbé mon sommeil, rien n’a tant contrarié mon âme que cette émission que j’ai regardée sur les pratiques des grands groupes, sur leur histoire obscure, sur la nature de leurs dirigeants. J’en veux particulièrement à Donald Rumsfeld pour tout l’aspartame que j’ai ingurgité à cause de lui. Je crois que cet homme est fou. Ou foncièrement mauvais, je ne sais pas.

9) A l’aube, le silence est radieux - rien à voir avec cette guerre qui ne vient pas, qui nous fait retenir notre souffle, rentrer la tête. Il fut un temps où j’aurais allumé une cigarette pour goûter toute la beauté du paysage, la brume couchée aux pieds des monts encore sombres, les Pyrénées, les premières lueurs du ciel. Ça fait sept ans, maintenant. Certains essaient de m’attirer vers la cigarette électronique, mais je tiens bon. Je trouve que c’est une insulte au tabac. Que j’aime, que j’admire, bien qu’il soit sorti de ma vie.

10) J’attends cette nouvelle pilule pour femme, qui arrive. Je suis curieux. Mon opinion n’est pas encore faite, mais il se pourrait bien que ce soit une nouvelle chance pour les moches, les falots, les bougres, tous ces types passés inaperçus, qu’on n’a jamais remarqués. Il y aurait moins de suicides, tout à coup, il y aurait moins de désespoir dans les rangs. Difficile d’être absolument contre. Mais ça va encore jaser dans le XVIe. Ils vont de nouveau bloquer les rues.

11) Un ami passe me voir. Le soir tombe.

«Si on bombarde Damas, je pars dans la montagne», me dit-il. Nous sommes en pleine campagne, au fin fond du Labourd, torchés au bourbon - Coca-Cola - Cuarenta y Tres. Je lui souris dans la tendre fraîcheur du crépuscule."

 

Philippe Djian, Libération, 14/09/13